mercredi 4 mars 2015

Mon bouleau Révérence

C’est fini. Hier encore je le montrais à mes hôtes nantais, prosterné vers ma porte-fenêtre du nord. Avec les pluies d’hier et de la nuit, ce matin il s’est redressé et ne me gratifie plus que d’un vague salut. Il approche le temps où la sève s’éveillera, où les feuilles bourgeonneront puis étaleront leurs plumets, où sur ses ramures prolifèreront insectes et chenilles, attirant les oiseaux, où l’activité bouleversera l’intimité. Lui, il commence à s’y préparer.
Déjà une certaine nostalgie m’imprègne doucement. Je sens que bientôt, lorsqu’au lever j’ouvrirai mes volets intérieurs, j’oublierai de le chercher des yeux pour l’honorer. Il se confondra dans la masse boisée et sans la révérence il perdra son évidence. D’autres compagnies déshibernées solliciteront mes sens et mes attentions.
Cependant je sais que le lien que nous avons tissé cet hiver-ci est plus fort et durable qu’autrefois, très différent même car j’ai accueilli sa requête qu’avant je n’entendais pas vraiment et j’ai ressenti ce qu’il m’offrait si je le laissais vivre, une amitié à la fois paisible et festive.
Les bouleaux révérence foisonnent dans mon entourage, surtout cette année où une neige lourde a ployé bien des têtes jusqu’au sol puis, en gelant, les a bloquées dans son piège. A tel point que je circulais le sécateur à la main afin de pouvoir rouvrir un passage dans les barricades qu’elles dressaient sur toute la largeur des voies principales.
Par sa proximité et son orientation respectueuse, celui-ci m’amusait spécialement. Mais il était condamné. Poussé dans le bas du grand champ communal qu’arbustes et arbres ont reconquis progressivement depuis que les chèvres n’y broutent plus et que, bon an mal an, j’essaie d’éclaircir afin que la lumière féconde et mûrisse les myrtilles, il était sur la liste de mes élagages et abattages à venir : trop incliné pour les quêtes d’ensoleillement et trop proche du chemin pour que ses racines ne risquent de disjoindre l’empierrement.
A présent il est sauvé, de moi du moins. Je puis témoigner que ses plongeons ne cherchent guère à gêner le transit, que ses racines sont trop éloignées pour empiéter, que ce recoin a peu de myrtilles à offrir. Et, surtout, il m’a conquis, il a réussi, hiver après hiver, à créer le lien, à devenir « lui » et non pas « un des… ».
C’est ce matin que son identité s’est pleinement révélée à moi lorsque j’ai découvert qu’il allait me manquer, que j’allais attendre l’autre hiver pour le retrouver. Du coup je caresse un projet nouveau : choisir sa sève, dès qu’il sera assez gros, pour mes cures de printemps. Ainsi nous pourrons mieux cultiver notre compagnonnage, nos partages, nos réjouissances.
Durant mes onires de cette hibernation je m’amusais à lancer un défi aux botanistes : ces « bouleaux révérence » sont trop singuliers, ne formeraient-ils pas une espèce en soi au sein des bétulacées ? ne le mériteraient-ils pas puisque leurs courbettes ne peuvent indifférer ? A présent je m’en fous, j’ai « mon » bouleau révérence, mon révérant.
Ce « mon » se fait miel dans ma bouche, il n’est pas celui d’un propriétaire anxieux de possession (d’ailleurs lui vit sur les Communaux), il est celui d’un ami, d’un frère, celui de l’affection. Celui qui surgit lorsque le paysage environnant devient relation et émotion.
Et puis, là, il y a un plus : c’est quand même vers moi qu’il se prosterne en hiver !

Las Fayas, le lundi 2 mars 2015

mardi 10 février 2015

Démesures d'un "vrai hiver"

Quand a-t-elle vraiment commencé cette vague de neige et de froid ? Impossible de faire le décompte des jours. Quand on aime, on ne calcule pas. Je sais que c’était lors de la dernière décade de janvier mais je n’ai pas mesuré, je me suis simplement adonné aux sensations paisibles du bien-être hibernant.
Combien de neige est-il tombé ? Là aussi je n’ai que du ressenti mais point de mesures. D’aucuns me commentent les commentaires qui circulent : beaucoup plus d’un mètre ; du pas vu depuis dix ans… Mais j’ai rapidement abandonné mon ruban métrique et j’ai cessé de centimétrer : presque tous les jours je voyais voltiger la poudreuse mais comment savoir ce qui tombe du ciel et ce que le vent décolle des arbres ou du sur-sol ? Au petit matin je pouvais avoir à enjamber très haut devant ma porte sans pouvoir déterminer ce qui n’était que congère et ce qui relevait d’un nouvel apport. J’ai préféré me repérer aux perceptions vivantes, par exemple les mouvances de mes images du pré en dessous puisque la base de mes tracés s’élevait et rehaussait ma vue. Parler de neige seule ne veut rien dire, il faut l’associer au vent ; et il était bien présent !
Et puis, cette année, j’ai délaissé le perçage de tunnels de fenêtres pour que la lumière atteigne mes pièces, sauf pour la salle de vie évidemment, car finalement la neige est un isolant additionnel, mais j’ai perdu un élément de comparaison. En tout cas la chambre matrimoniale du bas n’a jamais été dans le noir. Donc : rien d’exceptionnel.
Jusqu’où la température est-elle descendue ? Là non plus je ne peux guère préciser. Mon grand thermomètre extérieur ne marque pas les minimas et je ne me suis guère levé avant la clarté. Les soirées bouquinantes se sont prolongées peu à peu et au réveil l’obscurité me faisait replonger dans le sommeil ou dans le rêve. Je me suis contenté de vérifier que les moins dix duraient et que la nature aurait bien le cycle de grand gel qu’elle semble apprécier. Mon intérieur était chaud, parfois trop pour moi, et pour les extérieurs c’est surtout le vent qui peut métamorphoser une froidure revigorante en gelure paralysante.
Alors voilà, nous l’avons eu la vague de neige et de froid qui signe « un vrai hiver » mais je ne peux pas le démontrer avec les chiffres du rationnel et du scientifique. Je préfère le scientifoque de la démesure et là je peux vous le dire : qu’est-ce que je me suis régalé !
Le plaisir était double. Pour moi, j’avais l’isolement et les douceurs d’un ermitage libéré des angoisses de la survie. Et le paysage se parait des couches et couleurs qui à présent peuvent ravir les visiteurs en quête de ski, de raquettes et de veillées au coin du feu.
On aurait presque pu croire que cette fois c’était la nature qui s’était adonnée à la rigueur des calculs : les vacances d’hiver ont commencé samedi et vent et froid se sont justement calmés pour agréer les arrivants ; dimanche le soleil a fait son apparition et un vent forcené a décoiffé les arbres de leurs couettes blanches avant qu’elles ne tombent sur les promeneurs ; ce lundi ensoleillé est d’une splendeur émouvante, attirante, ravigotante.
C’est sans doute pour cela que ce matin je me suis enfermé le plus possible à l’intérieur : pour profiter de mes batteries solaires qui rechargent l’ordi ; pour pondre les messages d’internet à nouveau accessible par des chemins fréquentables ; pour me prémunir contre l’excès d’euphorie du beau, de l’émerveillant ; pour retarder le moment de retrouver un monde déshiberné ou du moins m’y préparer en infusant mes émois dans ce blog.
Souvenir des dernières couleurs d'automne, en octobre: le merisier
Comme quoi c'est bon pour hiberner...

Las Fayas de Valcivières le lundi 9 février 2015

mercredi 28 janvier 2015

Hymne à l’hibernation

Il est bien loin le temps des hantises lorsque, impressionné par les voix qui cherchaient à me prévenir contre moi-même– « Tu ne vas quand même pas passer l’hiver là-haut ! » -, j’appréhendais la longue parenthèse, ses neiges, ses températures, ses difficultés d’approvisionnement. L’expérience et les réserves aidant, c’est avec délectation que j’ai entamé cette cinquième saison en hivernage de montagne.
De fait, je l’attendais, j’en avais envie. Pour la pause qu’elle apporte dans l’année, l’occasion de retrouver plus de solitude et moins de sollicitations en travaux et visites. Egalement pour assouvir ma soif renaissante de partages en écrits.
Dès la première neige, début novembre, je créais un fichier destiné aux nombreuses pages dans lesquelles j’espère me délivrer des émois et témoignages d’ermitant. La blancheur n’a pas duré et je suis reparti en chemins à aménager ou à parcourir. Dès le rebond hivernal de fin décembre, je créais un nouveau fichier avec le même propos mais en espagnol cette fois car j’avais supposé que mon manque de persévérance était peut-être dû à la langue, aux complicités différentes que cultive chacune.
J’avais d’ailleurs essayé de m’inventer un rythme : les quatre heures d’hibernation à partir de l’aube ne sont guère propices aux extérieurs car l’éventuel soleil tarde à dépasser la montagne à l’est et à réchauffer l’air et pourraient accueillir les mots d’intérieur. Mais…
Il semblerait qu’une cause première c’est que… l’hibernation a du mal à démarrer. Comment rester enfermé devant un écran alors que de merveilleuses journées ensoleillées affole tous les sens ? Ajoutez-y quelques déboires occupants et préoccupants dans mes récentes tentatives de faire venir mes potions magiques depuis l’Amazonie et vous aurez les raisons des feuilles même pas blanches, inexistantes.
Cependant je persiste. Ce matin il neigeotte et j’en profite pour me remettre en quête de mes voix dévoyées, avec un passage au blog à manière d’apéritif car j’ai d’abord besoin d’écouler mes sensations d’hivernant, ce dépouillement de sons, de tâches et de pulsions, ce chant de lumières éclairantes ou aveuglantes, ce repos du cœur et du corps, cette lenteur des gestes et des émotions, cette tendresse des heures, ces relectures dépassionnées pour savourer un bien-senti, un bien-dit, un bien-pensé.
Bien sûr c’est encore meilleur après une année remplie en réjouissances et réalisations douces et diverses et avant une autre qui n’annonce aucune urgence, aucune trépidance, aucune souciance, aucune importance. C’est ainsi que l’on peut s’adonner à la pause, à la rêverie, à la célébration de l’ermitage en hiver en montagne en retraité frugal et apaisé.
Alors l’hibernation cesse d’être cette saison « difficile à passer » pour devenir la cerise sur le gâteau, l’auberge des recueillements et des renaissances, des deuils aussi et, peut-être, des retours sur page : une tranche de contemplation de paysages où s´égarer, une plage de feu de bois où se dorer, un bréviaire d’heures où se promener, une musique de mots où s’étonner, un festin de souvenances où se gaver, un duvet de langueurs où se plonger, un grenier de vieilleries où se rhabiller…
Ouf, les limites de ce billet sont atteintes : je peux vous libérer.

Las Fayas, le vendredi 16 janvier 2015
Finalement, c'est plus facile d'écrire que de monter au cyberburon pour poster... 

mardi 9 septembre 2014

Un si long et si plein silence

Le solstice d’été m’avait comblé d’émotions très spéciales : au soir du 21 juin s’était ouverte la première fleur plantée ici par moi-même ; au soir du 22 j’avais croqué les deux premiers radis de mon pour l’instant mini-potager. Un superbe aboutissement pour un printemps nouvellement botanique de ma part.
L’envie existait bien sûr depuis mon installation, mais… l‘aménagement du relief et des espaces était prioritaire, sinon où planter, où semer ? Et puis je ressentais le besoin de mieux connaître mon milieu avant d’apporter des modifications à sa flore. Pourtant, transformer l’information en connaissance requiert quelque mémoire. J’avais oublié les couleurs des printemps précédents et, lorsque commençait le renouveau de la végétation, j’avais quelque frustration de couleurs : du vert, du jaune, du blanc mais peu de rouge, de bleu, de... C’est là que je m’étais motivé à introduire quelques vivaces pour leurs fleurs.
Bon, quelques semaines après mes acquisitions de plants et de graines, j’aurais dû me cacher tant j’avais honte : les abords de la maison resplendissaient d’un tapis multicolore et absolument naturel ! Mes talus, si désespérément minéraux après le passage de la minipelle il y a deux ans et que j’avais alors revégétalisés par des carreaux de terre et d’herbes prélevés à l’entour, étaient un hymne à la diversité, de couleurs, d’espèces, de formes, de musique d’insectes…
Fin juin, l’été donc. Et un apprentissage de plus : l’art de l’hibernation estivale ! Cinq cent millimètres d’eau sont tombés en un mois, entre quelques beaux déluges orageux et une symphonie d’averses et de bruines. Mais les écoulements fonctionnaient. Mais l’air restait chaud. Mais les innombrables éclaircies offraient leurs sorties, leurs travaux. Mais je m’étais préparé.
C’est par dérision que j’avais sorti ma collection de science-fiction d’Asimov ? J’ai eu le temps de tout relire peu à peu, tranquillement, jouissamment ; puis, stimulé par cette plongée dans la science et ses devenirs futurs, je suis remonté au Big Bang et à l’évolution des théories sur les origines de l’univers ; puis… les visiteurs habituels de la saison et les activités des prés, chemins et bois m’ont bien occupé dehors ; puis l’été indien est survenu avec la fin août.
Alors, ce long silence ? Non, je ne suis pas mort, pas encore. Non, je n’ai pas abandonné mon ermitage. Non, ce n’était pas le mauvais signal de déboires quelconques. Simplement j’étais trop plein de cette aventure des saisons qui toujours nous surprennent et qui, quand on n’a plus d’urgences, très souvent nous ravissent. J’étais en mode « réception » et, désolé, je n’étais pas capable de partager en mots de clavier, sans l’appui d’une présence, d’un regard, d’un ricanement muet ou sonore, d’un café ou apéro pour huiler le nous.
Au début je pensais que c’était un peu la frustration de ne pas savoir rendre en photos l’émerveillement de mes yeux, de mes pores, de mon cœur, ou bien la conséquence d’un vocabulaire en voie d’appauvrissement dans mes deux langues (j’en perds beaucoup en espagnol ; j’oublie vite celui de je découvre ou redécouvre en français).
Mais non, ce n’était sans doute que le fruit de mon nouvel état de retraité à plein temps et de mon enracinement qui s’approfondit : tout mon trop plein d’émois apprend à s’écouler dans le silence et l’harmonie de ces lieux. Cependant, promis, je vais essayer de maintenir ouvert le déversoir de ce blog. Il a son charme et ses arômes, même si je le délaisse quelquefois. Il a son utilité pour mieux conserver, dans l’ici et maintenant du buron, un goût de nous grand et vital.

Las Fayas d’au dessus du Perrier, Valcivières, le mardi 9 septembre 2014

vendredi 16 mai 2014

Turbulences de jeunes aux Fayes

Ah, ces jeunes ! Quelle race ! Et je ne suis pas raciste mais… Un peu d’apartheid fait du bien parfois ! Non ?
Imaginez, nous on est déjà un peu dans l’apartheid. Entre nous, les voisins, on parle beaucoup de retraites, de fin de vie. Quand on touche à la jeunesse, c’est de la nôtre qu’il s’agit, en souvenirs qu’on vante ou qu’on tait pour mieux les savourer sans en être dérangés. On fait bien un peu semblant de s’intéresser aux jeunes d’aujourd´hui, à leurs projets et à leurs devenirs, mais surtout on plaint leurs déboires et on se plaint des aides qu’on est obligés de continuer à leur apporter. Au moins, ils sont loin. Sauf que… là, en à peine cinq jours, je viens d’en avoir eu deux qui sont venus foutre leur merde alors que j’étais peinard et que je n’avais rien demandé.
D’abord ce fut Teresa, une franco-latinoaméricaine que j’avais accepté d’aider dans ses réflexions sur comment présenter dans un documentaire ses images et ses tendresses rapportées de la région de Cotahuasi dans les Andes. Le film terminé elle m’a invité à Paris pour me le montrer. Eh bien, comme je ne supporte plus guère les villes, elle a débarqué ici vendredi pour deux jours !
Pour mieux voir, fallait attendre la nuit. Alors elle s’est mise à me raconter ses voyages, ses rencontres, ses émerveillements dans le sud du continent américain. J’écoutais et je me transportais gentiment car je connais beaucoup de ces lieux et de ces gens, même si ce ne sont pas toujours exactement les mêmes. Au soir elle a sorti son ordi et son court-métrage et m’a repu de vues, de vies, de dits, de tout. A la nuit je n’étais plus aux Fayes, mes rêves dérivaient furieusement là-bas.
Alors, le lendemain, en réciprocité, j’ai voulu lui montrer mes Andes de France. Comme j’ai découvert qu’avec les bâtons je peux marcher moyennement à nouveau, nous sommes partis en balades proches. Mais voilà qu’entre mes émois andins de la veille, le fait de pouvoir vivre et parler en espagnol, les retrouvailles avec des recoins que je ne visitais plus guère, c’est sans doute moi qui ai été le plus émerveillé par l’extraordinaire diversité d’ambiances et de paysages, dans le mosaïque créé par les prés, les parcelles abandonnées, les régénérées, les plantées, et sillonné par un réseau très dense de chemins empierrés, tout cela dans un espace réduit. Partout je retrouvais les lutins et les fées, comme dans les Andes, comme à mes débuts ici. J’étais chamboulé.

Toutes les photos sont de Teresa Reyes
Je commençais à m’en remettre quand hier mardi c’est Antoine qui a surgi. Oh, pas physiquement, par internet. Il m’envoyait son mémoire de master. Comme c’était sur les origines de la « capitalisation (pouah !) d’expérience » et que c’est de ma connaissance, j’avais accepté de le recevoir ici en mars et nous avions passé quelques heures sympas. A présent c’était… cent-cinquante pages… style académique en plus ! Pas du polar pour sûr…
Je m’y suis mis l’après-midi : faut toujours vérifier qu’on n’a pas été trop trahi ! Mais voilà qu’il me présentait des ancêtres, ici et en Amérique Latine, que je méconnaissais ou que j’avais oubliés. J’ai parcouru un peu puis : « Salaud ! Faut que je lise tout ! » Pour la première fois depuis des années je me suis tapé un texte universitaire jusqu’à… deux heures du matin. Et j’ai apprécié.
Mais, ce matin, faut pas me parler des jeunes. Avec eux on ne peut pas être tranquille, s’adonner aux routines de la vie d’ermite, laisser s’écouler les heures et les jours. Faut que ça bouge !
Et ça m’a bougé… En fait, les jeunes, si on n’en abuse pas, c’est pas mal. C’est pas mal du tout même. On en redemanderait presque. Enfin, à petites doses quand même…

Les Fayes de Valcivières, le mercredi 14 mai 2014

dimanche 6 avril 2014

Le facteur du Livradois-Forez est passé par ici

Le facteur, cette fois-ci, c’est Jean-Marc Pineau, un marcheur-conteur qui a entrepris de visiter, en cinquante-et-un jours et à pied, toutes les communes qui forment le Parc Naturel Régional du Livradois-Forez auquel j’appartiens (http://www.parc-livradois-forez.org/Mon-voyage-en-Livradois-Forez.html). Il était à Valcivières ce mardi premier du mois et, puisque son propos est de rencontrer les habitants et de partager avec eux une veillée culturelle, je me suis retrouvé avec « un programme » : participer à la soirée prévue au col des Supeyres, dans le chalet des Gentianes.
Facteur ? Jean-Marc n’a guère eu l’air enchanté de mon interprétation sur son rôle dans cette affaire. Lui préfère s’inscrire dans la lignée des « écrivains-voyageurs ». Et j’avoue que j’avais un peu forcé. J’avoue. J’étais parti dans mes rêves et mes délires : son trajet zigzaguant pour n’oublier personne me faisait penser à ces « lettrés-voyageurs » d’antan, les facteurs à pied qui, chaque jour, avec les courriers, les mandats et les nouvelles dans leurs sacoches et dans leurs têtes, parcouraient tout le territoire à la recherche des présents.
Pourtant, en moi, c’était un compliment que je lui faisais : Hommage à celui qui fait ce qui doit être fait ! Hommage au précurseur ! Car c’est tellement frustrant de se dire : j’appartiens à cette commune de Valcivières et je n’en connais pas le dixième des villages ; j’appartiens au Livradois-Forez et je n’en connais pas le dixième des communes…
Bien sûr, je pourrais prendre ma voiture (actuellement, à pied, c’est dur ; je ne suis plus dans la marche mais dans la démarche) et faire systématiquement le tour de ces deux territoires, la commune et le Parc ; mais pour moi, connaître c’est rencontrer les gens, les écouter, les voir dans leur contexte, échanger. Faire le touriste et contempler des paysages, faire l’enquêteur et poser des questions à des élus des fonctionnaires, des locaux, ce n’est pas connaître !
C’est ainsi que je voyais Jean-Marc en facteur de rencontres et d´échanges, en catalyseur des paroles et des vécus, en tisseur de lien, en précurseur d’activités à venir, en pionnier d’une autre circulation des gens, des idées, des produits, des rêves au sein de ces territoires.
Bon, c’est vrai, je suis déformé. Quarante de travail sur le développement rural m’ont amené à croire que cette circulation-là est une des premières bases pour pouvoir construire un « nous » qui garantisse le sens et la durée de tout ce que l’on veut bien entreprendre ensemble. Et j’en suis convaincu ! Nos meilleurs résultats en Amérique Latine sont venus en cultivant cette circulation, cette connaissance mutuelle. Car si la méfiance est souvent le point de départ de toutes réactions, dans la rencontre sur place naît la confiance, surgissent les complémentarités, les envies, les actions.
Mardi soir, je suis rentré tout stimulé à mon buron. Trop stimulé. Il m’a fallu attendre deux heures du matin pour que s’écoulent tous mes délires et que je puisse me coucher ! J’imaginais chaque village (ou groupe de villages) de Valcivières recevant tour à tour les habitants de la commune. Je rêvais de nouveaux « tours du Livradois-Forez » organisés chaque année par des habitants-marcheurs se relayant sur les chemins pour cultiver le lien. Je délirais de changeants jumelages à l’année entre communes du Parc pour se connaitre et se comprendre. Je divaguais sur les administrations apprenant qu’elles ont là, à l’écoute des gens et de leurs échanges entre eux, de bien meilleures pistes que leurs « consultations » et soutenant le mouvement, instaurant un prix aux meilleurs rendus de ces jumelages, en images, sons, textes ou autres, afin de s’en alimenter.
Je vous l’ai dit : je délirais. Qu’est-ce que c’était bon… et usant ! Merci Jean-Marc.

Las Fayas (Le Perrier), le samedi 5 avril 2014

vendredi 28 février 2014

Découverte du hamac des neiges

La fin février est, comme presque chaque année, l’occasion d’une vie sociale plus intense. Les vacances scolaires apportent leur lot de voisins venus se dégivrer dans les burons des moiteurs de vies plus urbaines et se retrouver en partages de raquettes, balades, tables garnies et causeries soit sérieuses soit nostalgiquement gaillardes.
C’est pour moi une sorte de retour sur terre après l’hibernation qui peut être parfois languissante et qui fut cette fois extrêmement réjouissante. Retour sur terre dans la mesure où cela se traduit par un retour au calendrier : les jours de la semaine retrouvent un sens, les réveils un programme établi, les journées un horaire, les mots des interlocuteurs. Avec, étrangement, une certaine continuité animale ce mois-ci puisque mes récentes lectures arctiques se sont vues proposer des titres souvent dans la même veine avec, en provenance de Nantes, un lièvre (celui du Vatanen de Paasilinna) et un pingouin (celui de Kourkov), et, de la part d’Uzès, un loup et de vieilles hulottes. Je ne serai pas dépaysé.
Non pas que j’en aie aperçu beaucoup des animaux ces temps-ci car la neige a fait un retour en force à la mi-janvier. Les abondantes grives de fin d’année ont disparu avec les dernières graines de sorbiers, qui furent fort abondantes. Le passage des bouvreuils fut rapide. J’ai entendu aboyer quelques chevreuils mais n’en ai vu qu’un. Un renard m’a salué un matin. Quelques traces m’ont intrigué mais moins que d’ordinaire.
En fait, ce fut l’hibernation parfaite. Plus d’un mois sans descendre faire de courses à Ambert, sans allumer l’ordi plus que tous les dix ou quinze jours, sans sortir presque de mon petit territoire, avec un bon feu et avec… mes visiteurs rituels. Evidemment il y a mon voisin Jean-Baptiste, quand un bon soleil et l’état des routes l’éclatent par ici. Il y a aussi le Tophe de mon abri qui, depuis le hameau des Versades, traverse à pied, en neige, en un ou en deux. J’ai même reçu ma fille Yara et son compagnon Daniel.
Surtout, il y a Yank, l’apiculteur du Perrier, que sa chienne Gaïa entraîne régulièrement dans la montagne et qui lui autorise souvent une pause-café dans mes murs. Je commence à bien connaître Gaïa et je deviens capable de prévoir les arrivées et donc de m’entraîner à dérailler ma voix oubliée et d’accommoder le moment du café chaud.
Cat et Yank en terrasse d'hiver

Cette année, cerise sur le gâteau, j’ai même eu la surprise de montées en couple du Perrier : Maryse et Jean-Claude d’abord ; Cat et Yank ensuite. C’est dire que l’hiver est doux. C’est dire que la montagne est belle. C’est dire que la vie a du goût.
La neige est une des clés de ce goût, de cette beauté. Elle m’a même décidé à ressortir l’appareil photo. Je ne voulais pas m’enfermer dans la routine facile des paysages enneigés. En fait, depuis le moment, en juin en Amazonie péruvienne, où j’avais dû choisir entre la photo et le vrai plaisir du moment, j’avais une certaine résistance à mettre en boîte des lieux et des instants que j’aime mais dont je ne sais pas rendre l’âme dans l’image.
Comment ne pas devenir contemplatif?
Ces bois tordus, quel guignol !

Ce qui m’a décidé, c’est le hamac de neige. Le hamac, c’est connu, c’est pour se prélasser au soleil. Cette fois, j’étais si enjoué par mes contemplations qu’un jour j’ai sorti le siège-hamac pour mieux en profiter. Et j’ai découvert que c’est génial car il est très facile à suspendre, à décrocher, à sécher. Je l’ai adopté. J’ai mon hamac des neiges. Il est vieux, il vient du Nicaragua. Je l’ai copié en photo. Il faudra qu’un jour je le baptise au rhum.


Les Fayes du Perrier à Valcivières, le mercredi 26 février 2014

jeudi 16 janvier 2014

Diverses douceurs d'hiver

C’est la pause. Après les presque un mètre de neige et le froid qui avaient annoncé l’arrivée de l’hiver à partir de la mi-novembre, puis plusieurs semaines de réchauffement progressif qui ouvraient la porte aux activités extérieures, voilà qu’un lundi brouillardeux et un mardi neigeoteux viennent m’offrir l’occasion d’une halte bienvenue.
Les températures négatives en journée sont bien de retour, de quoi préserver les trois centimètres tombés hier et donc la blancheur qui réverbère toute lueur et illumine mon intérieur. Et sans que le vent ne m’oblige à me harnacher pour sortir. Même sans bonnet péruvien et les pieds nus dans les chaussons, c’est agréable et revigorant.
Troisième jour de suite sans m’habiller afin de m’empêcher d’entreprendre quelque aventure de bûcheronnage ou autre. Le Thierry ronronne sans forcer et je me suis habitué à vivre avec un plus quinze dedans (même si la semaine dernière j’avais ressenti le besoin de suspendre tout chauffage afin de me régénérer).
Du coup voilà que s’envole ma récente phobie de l’ordi et de toute écriture, emportée par l’envie de vous partager ces diverses douceurs d’hiver. Car, en contraste avec les longueurs et langueurs de l’an dernier, ce qui prédomine pour l’instant cette fois-ci c’est l’alternance vivifiante.
La première vague hivernale de novembre-décembre fut succulente car elle s’installa peu à peu mais fortement. L’occasion de tester mes aptitudes, mes nouveaux aménagements et mon âme. Et c’est lentement aussi qu’elle se dissipa, fournissant des transits que je méconnaissais. C’est ainsi que je m’essayais à trois ou quatre heures par jour de tronçonneuse en raquettes, les complétant par la découverte de nouveaux auteurs arctiques comme le Jorn Riel du Groenland danois ou le Arto Paassilinna du nord de la Finlande. Ambiances…
Le redoux suivant ancra et diversifia les activités extérieures et je me suis régalé de journées de plus en plus longues, selon les températures matinales, à faire et à rêver, supprimant des arbres encore trop proches de mon toit et de mes projets de potager, imaginant en apéro de terrasse l’extension de mes sentiers, préparant les conditions pour un plus facile entretien régulier des écoulements du chemin en bas de pré, m’émerveillant de couchers de soleil et de splendeurs de lune.
L’apothéose est survenue samedi dernier : de neuf heures du matin jusqu’à six heures du soir je me suis installé dessous le pré et j’ai nettoyé les bordures de drains, coupé les repousses de saules, brûlé le gros tas de branchages, pour finir ensuite en dîner-partage chez les Jean-Mart, mes plus proches et plus chers voisins.
Entre temps, début et fin décembre, deux expéditions hors de mes bases m’ont plongé en société, en présent, futur et passé de ces vies que j’amasse et qui me tissent. En Dordogne, Ariège et Haute-Loire, puis dans le Lot, j’ai ressourcé certaines de mes familles et endigué les marées de sédentarisme érémitique auxquelles je m’abandonne d’ordinaire avec tant de plaisir.
A présent la froidure semble de retour. Bienvenue à elle, la nature et moi nous en avons également besoin. Elle est composante essentielle dans les douceurs d’un hiver en diversité d’émois, en chatoiements de songes et en polyphonie de tâches. D’ailleurs c’est elle qui donne son goût épicé à la pause d’aujourd’hui.

Le mercredi 15 janvier 2014 à Las Fayas

vendredi 29 novembre 2013

Moins dix : comment avoir chaud au buron ?

Avant de parler de froid, quelque réjouissance d'automne depuis le siège-hamac nicaraguayen

Sept heures ce matin, les lueurs annonciatrices du jour auraient dû me lever de suite mais je savourais le bien-être douillet de mon lit… dans la chambre du haut, en buron car cet éveil était prometteur : le niveau grange est devenu habitable en hiver. C’est la première année que je peux dormir à l’étage.
Toute la nuit le vent avait soufflé, en rafales violentes qui, auparavant, s’infiltraient et circulaient gaiement mais froidement : cette fois-ci, pas le moindre souffle autour de mon lit. Alors je pensais à « mon grand », le Jean-Claude qui, il y a près de dix ans, avait sauvé le bâtiment en lui offrant un toit, puis en le protégeant de l’eau qui sourd un peu partout dans nos montagnes, puis… En 2013 il venait de peaufiner l’isolation, du toit par en bas et par en haut, des murs et pignons qu’il avait rejointoyés. C’est gagné : j’ai une chambre à l’année.
C’est ainsi que je vis au quotidien, ce qui me réchauffe c’est la présence fraternelle de tous ceux qui sont intervenus peu à peu, au gré de nos envies, de mon budget, de leur disponibilité, pour que cette maison et son intérieur accueillent mes jours et mes nuits. Et c’est une très douce sensation que d’être hébergé dans un cadre où le sentiment prédomine sur le matériel, où chaque objet me rappelle quelqu’un, quelque amitié, quelque solidarité.
Car si le Jean-Claude est le premier de mes « faiseurs de buron », ils sont nombreux ceux qui forment cette confrérie. Je me suis levé et j’ai marché sur le tapis de Lydie et sous le plafond du Tophe (celui de l’abri à bois). Je suis allé vérifier la charge des batteries pour l’installation solaire faite par mon gendre Jorge. Puis j’ai dégivré la grande porte-fenêtre de Léon afin de recevoir le paysage du terrain communal.
J’ai descendu l’escalier du Tío Julio, suis passé devant la salle de bains cadeau de Jorge, une porte peinte par ma fille Yara, et suis entré dans la salle-de-vie. Un coup d’œil par la fenêtre à double vitrage et donc transparente : moins dix. J’ai inversé l’ordre des priorités habituelles (cette température est un facteur de désordre !) et j’ai tout de suite rallumé le Thierry inséré dans ma cheminée… et là j’ai perdu le fil de mon pèlerinage : cette pièce est tellement chargée de noms, de pensées, de souvenirs, qu’un inventaire relèverait d’un comptable et non plus d’un conteur !
Aujourd’hui je n’économise pas le fayard pour regagner rapidement les plus quinze en intérieur mais j’avoue que, si bien c’est un peu pour moi, c’est surtout pour rassurer les amis que mon goût de la fraicheur préoccupe et qui craignent de venir s’y frigorifier, disent certains. Il faut que je m’habitue. Quant à moi, avec quelque bois de feu et beaucoup de ces témoignages de mes faiseurs, je suis au chaud, dans ma bulle.
Bien sûr, j’apprécie les radiations matérielles mais ce n’est pas là le plus important. Un cœur tout chaud dans une maison fraîche vaut mieux qu’un cœur transi dans une maison confortable. C’est sans doute pour cela que je n’avance qu’à petits pas dans ma nouvelle amélioration, un sas en rideaux pour la porte d’entrée au sud.
Il y a deux mois le Tophe a posé l’étagère qui soutiendra la bête et m’a offert des rideaux tissés. Il y a quelques semaines Martine m’a trouvé le matériel isolant qui les complètera. Puis Janine s’est proposée pour la couture qui assemblera le tout. En prenant mon temps, je transforme un objet, un simple sas, en toute une aventure humaine, sociale, affective. Avant qu’il ne soit posé, je suis déjà réchauffé ! Après, je me réjouirai encore en mesurant son impact sur la température de la pièce…

Las Fayas, le mercredi 27 novembre 2013
Après le chaud, d'autres réjouissances, les visites. Ici Janine et ses copines en couleurs d'automne

mercredi 16 octobre 2013

Une neige au goût de pomme

le 12 octobre à 18 heures
Vous allez dire que mes sujets ne se renouvellent guère : quand ce n’est pas le bois, c’est la neige. Eh bien oui, cette année c’est ainsi. En tout nous n’aurons eu que quatre mois et demi de suite sans neige en 2013. La dernière remontait au 25 mai, celle-ci a commencé à tomber vers une heure du matin du vendredi 11 octobre !
Comme j’ai été absent plus de deux des quatre mois et demi, inutile de vous préciser que mes travaux n’ont pas avancé beaucoup. Et inutile de vous raconter le coup au moral que ce fut le samedi lorsque les flocons, plus lourds, redoublèrent d’intensité. Au total nous aurons bien eu plus de vingt centimètres. Impossible donc de passer avec le Duster : bloqués en haut ! Comme les arbres sont encore feuillus, les dégâts furent importants en branches ou même arbres cassés puisque les feuilles aident la neige à s’entasser.

Bon, il y a toujours des côtés positifs. Le jeudi je venais de faire de grosses courses pour l’hiver et j’avais donc de quoi tenir au moins un mois sans ravitaillement d’aucune sorte. Et puis, de retour d’une virée en Normandie et en Champagne (débroussailler Annik et rapporter du Philippe et de la choucroute sont des priorités dans la vie), j’avais des tâches ménagères au programme : les pommes ramassées sous les arbres de Philippe doivent être consommées ou transformées rapidement. J’avais des programmes de compote et de gelée.
Sauf que… je n’ai jamais fait de compote ni de gelée. Et que je n’ai aucun sens des quantités. Samedi, peler des fruits et cuire une énorme marmite. Et faire bouiller épluchures et trognons (un souvenir du Pérou). Dimanche, tamiser les pommes et remplir les pots de compote. Lundi, faire la gelée. Mardi, tout laver et nettoyer. Au moins, quant à l’effort je sais me mesurer et distribuer dans le temps.
Sauf que… je n’étais pas vraiment équipé. Par exemple, ni torchons propres, ni vrai tamis : j’ai utilisé la chaussette à café. Pas très grande : en laissant goutter les douze litres m’auraient sans doute pris une semaine ; alors j’ai fait appel aux souvenirs d’enfance à la ferme natale et j’ai commencé à traire la chaussette, multipliant les essais de techniques (deux doigts, trois doigts…). Par exemple, je n’avais pas assez de sucre pour une vraie gelée, alors j’ai fait léger et mon produit un peu coulant pourra se mélanger en dessert… en tarte ou dans la compote non sucrée.
Ce ne furent pas mes seules expérimentations. Le bouillon des épluchures m’a bien inspiré : avec un peu de sucre de canne et de citron, voilà que ça fait une excellente infusion chaude qui remplace le café tant que mon stock ne se termine pas. Avec du citron, du sirop de canne roux et un bon rhum blanc, voilà que je me retrouve avec un apéritif très sympathique. J’avoue avoir procédé à de nombreuses expériences de dosages, dès le samedi. Bien sûr, comme je n’ai rien noté je les ai déjà oubliés ces dosages… mais j’ai acquis une certaine culture de la chose, c’est déjà ça.
Ça va ? Vous imaginez mes journées de neige ? Oh, il vous manque la partie strictement gastronomique car j’avais eu un jeudi de délire et j’avais acheté un kilo et demi de foie de porc et plus d’un kilo de rognons, alors que, comme je le constatais vendredi, mon petit frigo à gaz s’était éteint et je n’ai pas su le rallumer. Donc, ces jours-ci : apéritif de rhum au jus de pommes, entrée de boudin blanc à la compote, ou de rognons à la compote, plat de foie ou de rognon à la compote et aux lentilles ou autre chose, dessert de pommes au four. A propos, la neige a fondu depuis dimanche. Je vais pouvoir distribuer les pommes entre les amis. Moi, j’ai ma dose !

Las Fayas, le mardi 15 octobre 2013

dimanche 8 septembre 2013

Du bois ! Du bois ! Du bois !

Le bonheur est bien variable au buron… Ces derniers mois j’avais vécu des moments inoubliables en préparant ou ressourçant les voyages lointains (Pérou puis Maroc). Travailler à l’ordi en plein air, sur ma terrasse en surplomb de paysages lointains ; faire la pause pour aller fendre quelques bûches ou pour une paire de brouettées de sol minéral destiné à aplanir sous l’abristophe ou pour aménager un bout de chemin ; puis revenir aux lectures ou aux rapports. Je me sentais complet : physique et mental !
L’épuisement et les tensions de la mission en pays berbère ont changé la donne. C’est une mauvaise crève qui a servi à somatiser et à m’arrêter dès mon retour. Les tentatives de m’y remettre débouchaient inévitablement sur des poignards dans mon crâne. Mais quand on se relie au monde on s’attache au boulet du calendrier. Il fallait ! Ce mercredi j’ai enfin réussi, après une nuit à me réconcilier avec mon rêve récent, à pondre les paragraphes manquants et à les envoyer à ma collègue.
C’est ainsi que je viens de vivre un jeudi de libération et de bonheur à l’état pur. J’ai fait du bois, rien que du bois… Bien sûr, ça pressait : on annonce de la pluie alors que huit jours de bon soleil ont tout séché et qu’il faut en profiter pour le rentrer. Mais ce n’est pas l’urgence sinon le plaisir qui m’a accompagné du matin au soir.
La première rangée du gros tas de hêtre était déjà sous abri depuis le début de la semaine. J’ai complété avec les deux tas de petit bois, celui des branches du gros sapin tombé il y a deux ans et celui des branchages de hêtre. J’ai même pu vider mon nouveau séchoir à écorces afin de préparer une nouvelle fournée.
Où est le plaisir là-dedans ? Dans la manière de faire. C’est dans le déplacement du bouleau nouveau qu’elle s’exprime le mieux. Il fallait libérer l’entrée du parking pour accueillir les affouages de l’automne ? Je ne me suis pas contenté d’un simple transport avec Caucase la chenillante : arrivé avec ma brouettée sur la fameuse terrasse de mes heures hors du temps, j’ai pris les morceaux un par un, je les ai brossés de leurs mousses et lichens, je les ai écorcés au mieux, je les ai bichonnés, oui, bien plus qu’il n’était besoin !
Après des semaines au monde, c’était le retour à la vie. Sans pression, au rythme que m’offraient mes énergies actuellement si basses et mes envies retrouvées, avec de belles pauses enfumées d’Astoria bolivien apportés par le breton de Sucre, et même une bonne sieste en hamac suite au bloody buron apéritif qui remplaçait le déjeuner. Pour finir en soirée sur quelques pages de Sylvain Tesson dans les forêts de Sibérie (un superbe cadeau d’une Lydie ressurgie) avant de rentrer au noir célébrer ce jour d’une dernière lampée de whisky breton complétée par celui de Jura, puis quelques grignotages pour justifier la digestion en dernière goulée de Zacapa avant le Philippe.
Evidemment, j’ai bien dormi. Même les appels de prostate ont été une réjouissance puisqu’un extraordinaire ciel étoilé sans lune illuminait mes assouvissements. 
Ce matin, le calendrier est revenu mais cet entracte a laissé des traces : après un si long silence j’ai été capable d’écrire ne serait-ce que ce petit billet. Aucun doute le bonheur est dans le bois !

Las Fayas, le vendredi 6 septembre 2013
Au matin, du bois, un clavier, un rêve

samedi 29 juin 2013

Etranges transes d'eaux

Il a bien fallu renfiler les habits d’hiver : la chaleur n’a guère duré ; la grisaille et le froid sont là. Non, je ne parle pas du buron, dont je suis pourtant les transes climatiques à distance, mais du Pérou qui m’accueille depuis maintenant près d’un mois.
Je suis à Lima, l’étrange capitale que les brumes côtières pôlarisent six mois par an et qu’une croissante voracité de consumérisme dévoie rapidement sous les hurlements d’un modernisme qui me semble pourtant bien rance. J’y suis revenu depuis mercredi soir. La chaleur, c’était avant, en Amazonie.
Plusieurs fois j’y ai essayé d’écrire ce billet et je ne pouvais pas, baigné que j’étais d’émotions diverses et vivifiantes au parfum de souvenance. Je me laissais porter par les flots de sensations douces de retours : retour sur mes propres pas, près de quarante ans après ; retour vers des lieux où subsistent encore quelques ilots de vie en nature. Je devais témoigner mais je ressentais toutes formes de registre, tant les notes que les photos et les enregistrements, comme une outrance perturbatrice. Je m’y astreignais quand même, un peu, guère.
Evidemment c’est le voyage vers le Haut Ucayali qui m’a le plus marqué. Treize heures de chaloupe pour remonter le fleuve à l’aller, neuf heures au retour, ça marque, surtout que ça me manquait. Il y a trop longtemps que je n’avais plus l’aise de voyager de cette manière sur les fleuves tropicaux ; cette fois je pouvais savourer la différence par rapport aux navigations plutôt touristiques des dix dernières années.
Le bruit du moteur annule toute tentative de conversation. Les rives trop éloignées ne retiennent pas le regard qui dérive sans s’accrocher. Les nuages bas et souvent noirs estompent les reflets de l’eau. On est seul avec toutes sortes de pensées et de sentiments inspirés par des images que l’on n’a même pas conscience d’avoir entraperçues. C’est dans tous les sens du terme que le fleuve vous emporte.
Par contre ce sont les trajets en pirogue sur les petits affluents qui m’ont le plus réjoui. Là, ce n’est plus l’immensité qui domine, c’est la profusion, la densité de vie dans les eaux, sur les eaux, sur les berges, dans la forêt que l’on devine et que l’on entend, dans les airs. Le coeur chavire sous le déferlement et oublie que la pirogue surchargée pourrait bien chavirer elle aussi. De toute façon les eaux sont basses à présent, on aurait pied, et on admire plutôt l’art du pilote et de son « pointeur » qui slaloment entre les sables et esquivent les palissades de troncs entremêlés.
J’avais pensé que mes émois seraient surtout tournés vers la forêt elle-même et vers les villages indiens que je devais rencontrer mais ce sont d’abord les eaux qui m’ont accaparé, m’offrant du temps un paysage apaisant, si éloigné de l’urgence ambiante dès que l’on réfléchit aux destructions galopantes et aux mirages du développement, si proche par contre de mon buron d’Auvergne où je prends le temps de vivre le temps.
C’est ainsi que, contre toute attente, je n’ai eu aucune nostalgie de mon buron. J’étais chez moi, dans la vie et hors du monde. J’étais.
A présent je suis à Lima et je regrette un peu de ne pas avoir mis quelques images en boîte pour vous les partager. J’aimerais également vous raconter quelques aventures car tout ne fut pas que contemplation. Mais je crains que cela ne submerge et n’enfouisse les relents de délectation qui m’enivrent encore.

Lima-Pérou, le samedi 29 juin 2013

mardi 30 avril 2013

Le printemps et l’ermite vont décoller


Pour commencer j’ai vraiment envie de partager cette photo de ce que j’ose appeler « la dernière neige », celle qui est tombée toute la journée d’hier samedi et que j’ai voulu enregistrer ce matin, lors du premier rayon de soleil. Bien sûr, on parle beaucoup en ce moment, ici, de « lune rousse » et de « saints de glace ». Le coup de froid de cette fin de semaine, après quelques belles journées printanières, est venu ramener mes enthousiasmes à la raison. Mais c’est parti, c’est l’envol du printemps.
Alors je l’ai vraiment prise comme un beau cadeau cette ultime chute de neige, à manière de souvenir pour mieux savourer les chaleurs dont nous rêvons tous, en rappel d’un hiver qui m’a fait savoir que j’ai encore beaucoup à apprendre, à comprendre et à aménager pour mieux vivre en Fayes.
Il n’y a pas que le printemps qui décolle. Moi aussi, très bientôt. C’est le Pérou qui m’attend, en juin. Hier j’ai reçu et approuvé le plan des vols. Bien sûr, ce n’est que dans cinq semaines mais déjà mon être et mes délires sont tournés vers les retrouvailles. Avec les amis, les paysages, les affects, la gastronomie, les gens en général. Avec le travail également, mais tout cela a toujours été tellement mélangé durant ma vie entière de voyageur que je ne sais plus guère les différences.
Le hic, car il y a évidemment un hic, c’est que je vais m’absenter du buron pendant un bon tronçon de ces peu de mois de l’année où il est possible de faire des travaux extérieurs sur mon terrain et ses alentours, pour recevoir les amis que mes hivers rebutent. Surtout que le Pérou n’est pas seul, le Maroc est également sur les rangs pour un éventuel petit séjour d’été.
Au début, l’idée de ces partances m’était difficilement supportable : il y a tant à faire ; le temps réduit augmente la pression ; les énergies s’épuisent lors des grands parcours et manquent donc au retour… A présent l’envie a pris le dessus et l’angoisse s’amenuise. J’ai opté pour savourer mon étrange privilège de sédentaire nomade qui peut s’ermiter en longue durée et s’envoler vers de courts et intenses périples au milieu des autres, suivant les priorités, les opportunités, sans trop de chaînes ni de besoins.
Tout est dans la tête. Enfin, dans la capacité de la mienne à tenir le choc au lieu de se surmener et de s’éteindre. Il faut que je la prépare. Car je me dis que l’idéal ce n’est pas de tout arrêter mais de pouvoir n’accepter que les décollages qui me passionnent. Eh oui, elle me passionne cette mission en Amazonie péruvienne où je vais retrouver des chantiers que j’ai en partie délaissés depuis près de quarante ans, avec les populations indigènes et métisses et leurs arts de vivre avec la forêt. Et cela me passionne d’aider les migrants marocains en France à cultiver les appris de leurs expériences en appui à leur terre d’origine.
Le pied, en fait, ce serait de n’avoir à voyager qu’en hiver ! De manière à laisser du temps au printemps au lieu de lui faire pression, qu’il puisse s’envoler sans hâte s’il le désire, qu’il puisse s’amuser à nous régaler d’une belle dernière neige en fin avril, comme hier quoi. Oh merde ça recommence : il neige !
Les Fayes, le dimanche 28 avril 2013


lundi 25 mars 2013

Des longueurs et langueurs d’hiver lent au Bloody Buron


La première semaine de mars m’offrit un chatoiement d’énergies, celles que l’on oublie en hivernage. Je commençais à fatiguer de mes lectures et des rythmes lents d’un temps en retrait. Et voilà que la neige fondait. Mieux encore le chant des oiseaux avait changé, il annonçait le printemps, j’avais pu me laisser ravir par deux vols nuptiaux dans le ciel. Les envies bondissaient. J’avançais gaillardement dans la liste des poubelles à descendre et des courses lourdes à remonter dès que Caucase, la brouette magique, pourrait passer.
Je m’étais décidé pour le lundi 11. Mais voilà que j’étais trop frustré de mes activités physiques en extérieur et j’ai pris prétexte d’une urgence de lune nouvelle pour me lancer à abattre des arbres afin de mieux dégager la voie de bas de pré. Demain !
Mais le lendemain le climat était radicalement retourné à l’hiver et, puisque lune nouvelle, ce ne serait pas que ponctuel mais tout un cycle ! J’avoue que j’ai déprimé. La longueur hivernale n’avait plus ses largesses d’ermitage mais engendrait plutôt une langueur étriquée. Il a fallu deux jours, et le retour en force de la neige, pour m’en remettre. Oui, le retour de la neige car elle offre ses vues et ses tâches. Par exemple : pour « voir » il faut creuser en face de portes et fenêtres et c’est là une tâche assez marrante…
L’absence de nouvelles de mon prochain voyage au Pérou n’était pas non plus pour me remonter le moral car tout mon programme de printemps dépendait autant du climat que de cette éventuelle mission. Mais que la montagne était belle devant ma porte !
Et puis j’avais l’occasion de consacrer trois ou quatre heures par jour à me préparer à un petit boulot en lien avec le Maroc. Eh oui, je me suis fait avoir : le thème et la méthode m’ont interpellé et je vais essayer de jouer le jeu en essayant de ne pas trop tutoyer mes limites.
C‘est ainsi que je suis resté trois semaines sans descendre en ville, même pas au hameau du Perrier. L’occasion de liquider tant de provisions faites à l’automne et de vérifier ma gestion des stocks. Or le vide ne se ressentait que pour les légumes frais et les apéros, ainsi que l’essence pour le groupe. Pour les premiers, il n’y a pas le choix : il faudrait descendre. Pour les seconds, qu’ils sont lourds à porter !
Je me suis donc juré d’être plus prévoyant l’année prochaine. Mais il ne s’agit pas que de tirer des leçons pour l’avenir : il faut être créatif. J’ai donc partiellement résolu les deux premiers déficits en instaurant une nouvelle sorte d’apéro, le Bloody Buron. A la base c’est le Bloody Mary sauf que l’on fait… avec ce que l’on a sous la main. Le premier conjuguait velouté de tomate, tabasco, sel, poivre et whisky. Mais je me suis dit que je pourrais essayer d’autres veloutés…
Et voilà comment, le jeudi 21, jour du printemps, j’ai émergé pour aller à Ambert faire quelques courses essentielles au marché et d’autres très bloodyesques, du style vrai jus de tomate, vodka, sel de céleri, sauce worcester… Dans l’urgence, pas besoin d’autres légumes, un Bloody Buron ça m’offre déjà de la tomate, du céleri et du piment ! Si j’ajoute le jus d’orange au matin, le jus de raisin du vin et la prune du Philippe au soir, j’ai bien plus que les cinq et je suis dans la morne norme.
Le pied ! D’ailleurs la fête fut complète. Profitant de la présence du Christophe, mon guide ès ambertises, j’ai même découvert cette « cantine » bimensuelle dont j’entendais parler depuis plus de dix ans. Quelle bombance ! Et plein de légumes. A présent le printemps arrive, j’espère que les pissenlits seront à la hauteur.
Les Fayes, le dimanche 24 mars 2013